En essayant d’utiliser le moins possible mes mains endolories, je me glisse jusqu’à ma montre. Zut, il n’est que 10h… encore une nuit que j’aurais aimée prolongée de plusieurs heures. Coup d’oeil rapide dans la chambre, il n’y a plus que Tim. Plus chanceux que moi, il tiendra encore une heure ou deux à roupiller la bouche mi-ouverte. Comme à chaque réveil, je rampe tant bien que mal jusqu’à l’échelle de mon lit à la manière d’un manchot, je sais qu’il faudra que j’attende la douche pour retrouver un usage correct de mes mains et mes poignets.

J’attrape ma trousse et mon essuie (que j’ai pris l’habitude d’appeler “serviette” à cause des français) et je me mets en route pour les douches. Ce petit rituel matinal s’enchaine sur mon petit déjeuner maintenant indémodable. Un bon bol de muesli accompagné de yaourt et de bananes fraichement coupées en dés. Pour les jours de luxe une nectarine ou un quart de melon s’y mêleront.

Il est vrai que j’ai quelque fois fait une petite entorse à ce magnifique déjeuner. L’envie de prendre des forces pour ma future journée de travail me fera frire quelques tranches de bacon et de tomates ainsi que quelques oeufs. N’oublions pas les tranches de pain de mie multi-céréales grillées qui accompagnerons parfaitement ce petit déjeuner devant la télé.

Je n’aurai jamais autant vu de “The Simpsons” depuis que je suis ici. J’ai pu voir plusieurs saisons sans m’en rendre compte et j’en viens à pouvoir me plaindre d’avoir déjà vu certains épisodes. J’ai fait l’heureuse découverte de “Family Guy” que je ne connaissais pas, ainsi que de “Two and a Half Men”. Les épisodes de “How I Met Your Mother” ne me sont bien entendu pas inconnus, mais toujours aussi agréables à regarder. Il arrivera cependant que je me déplace pour d’autres lieux où les mastications asiatiques la-bouche-ouverte accompagnées de l’ingurgitation des nouilles par grandes aspirations ne se feront pas attendre.

Direction la cuisine, par chance elle n’est pas envahie par la population bridée du backpack, seul motivée à réaliser de la grande bouffe dans une cuisine qui tient dans un Tupperware. Etant en horaire décalé je peux bénéficier d’un espace relativement honnête pour me préparer quelque chose pour ce midi et mon lunch au travail. Je ne suis pas un grand patient et donc souvent je me limiterai à me préparer des pâtes ou du riz accompagnés par des saucisses ridiculement bon marché, ainsi que des légumes selon mon humeur et les prix du supermarché. Dans mes jours de plus grande motivation, je préparerai une bolo particulièrement bonne qui ravira nos papilles de backpackers habituées à n’avoir que du sel et du poivre comme condiment.

On prépare le casse-croûte, remplit la gourde, n’oublie pas les biscuits, le sac est prêt. Rendez-vous à 15h à l’entrée. Les groupes se répartissent dans les différentes voitures et nous nous mettons sur le départ. Je conduirai, selon les jours, la vieille Nissan automatique ou le croulant mini-van manuel appartenant à l’auberge. 10 kilomètres plus loin, ayant préalablement revêtus nos dossards jaunes fluos crasseux, nous “clockons-in” avant d’attendre l’heure pile dans le réfectoire.

C’est parti ! Leeane nous réparti sur les différentes machines ou nos tâches seront principalement les mêmes, mais aléatoirement plus difficiles. Outre l’épreuve physique à laquelle il faut s’habituer, il y a une autre aptitude très importante à développer. Il faudra être fort mentalement pour ne jamais regarder l’heure sur l’horloge accrochée juste au-dessus de nos têtes. Si lorsqu’on la regarde lors d’un moment de faiblesse, elle en devient une drogue. L’observant de plus en plus souvent à tel point que je peux compter les secondes entre deux observations. Et là c’est le gouffre de l’horreur. Chaque sac réalisé se trouve être fini trop vite par rapport à l’heure vue quelques instants plus tôt, mais pas assez rapidement pour terminer les deux palettes d’avant le break.

Pendant les trop rapides 10 minutes de break, nous échangeons toujours les mêmes choses. “Putain c’est trop rapide, c’est inhumain, je galère à mort”, “Tiens, moi sur la 5 ça va bien, heureusement que Sabrina m’aide beaucoup”, “Il faut qu’ils engagent quelqu’un de plus”, “J’en ai marre, on se casse ?”, “Bordel, encore 6 heures… et merde la pause est déjà finie”.

Dans notre équipe, il y a Way, collègue asiat’. C’est notre héros. Ce type qui n’a que quelque jours d’expérience de plus que nous, ne sue jamais une goutte et gère aussi bien n’importe quelle machine dans n’importe quelle situation. Il en est au point qu’il va délibérément refuser notre aide ou perdre un temps infini à vérifier que sa palette est d’équerre alors que les sacs s’amassent devant sa machine. Pas de frayeur, il sait qu’il rattrapera son retard en moins de temps qu’il ne faut pour le dire tout en gardant ses sacs particulièrement parfaits ! C’est notre point de repère, les seules fois où il galère nous nous confortons dans notre malheur en se disant que si lui n’y arrive pas, nous sommes excusés de ne pas être plus rapides. Ce que nous ignorerons délibérément c’est qu’il avait passé toute la nuit sur Internet, et qu’il admet lui-même être fatigué après seulement trois heures de sommeil.

Moi je suis fatigué et galère trop à terminer ma journée de huit heures quand j’ai dormi moins de 10 heures et que je n’ai pas fait de simili-sieste avant de partir boulotter… Mine de rien, l’épreuve physique que représente se travail m’oblige à faire gaffe à ce que j’ingurgite, à manger énergétique, à me gaver de biscuits aux pauses, à dormir assez et à boire comme un chameau. A aucun instant de ma vie la sueur n’aura autant perlé de mon front pour s’écraser sur les sacs que je pack, même à 11h dans la nuit, dans une usine évidemment non chauffée et sans aucune source de chaleur. Inutile de préciser que mes bras retrouvent la même masse musculaire que quand je soulevais des sacs de viande et que j’ai très certainement minci même si le poids indiqué par le “pèse-palette” veut me faire croire le contraire.

A l’approche de minuit, après être tombé dans le cercle infernal de l’horloge, nous espérons tous que les machines ne seront pas réapprovisionnées en carottes, car cela voudrait dire que nous sommes partis pour faire des heures supplémentaires. Et même si nous serons contents de les avoir faites, il n’y a qu’une seule chose que nous voulons, c’est rentrer au backpack. Sur la route du retour, j’espérerai qu’une fois de plus un Walabi sauvage décide de traverser en dehors des clous ne s’inquiétant pas de savoir si je m’arrêterai ou pas pour le laisser passer.

Affalés devant la télé, nous nous plaignons des nouvelles douleurs impromptues dans les chevilles ou les genoux, avalons n’importe quoi, prenons une douche si l’énergie y est, débattons de nos objectifs et des possibilités de les modifier, pour finalement terminer dans notre lit.

La douche n’efface cependant pas tout. La crasse sous les ongles ou sur les doigts persiste. Les égratignures sur la paume de main gauche causées par le bout de fer qui ferme les sacs ne disparaissent pas non plus. Et j’espère, chaque jour, que la peau épaisse, développée à l’endroit où le rouleau de film plastique avec lequel on enroule les palettes me brûle les mains, va partir avec le temps.

Quand je trouve le temps, ou lors des day-off imprévus, je fais mes courses, joue aux échecs, sort le samedi soir, ne vais plus à la plage, écoute de la musique, célèbre l’Australia Day, avance dans mon livre et ai envie de partir. Cela fait un mois et demi que je suis à Devonport et j’en ai encore pour le même temps. Je ne vois pas le bout. Même pas à la moitié de ce que je voudrais économiser, je dois tenir bon pour ensuite acheter une voiture… c’est revenu à l’ordre du jour.

Aujourd’hui, je suis en day-off probablement à cause de l’accident d’hier. Leeane est partie en ambulance après s’être ouverte le doigt à l’intérieur d’une machine. Elle va bien et va même pouvoir conserver son doigt, cette acharnée du travail voulait revenir travailler hier, mais elle n’y était pas autorisée. Cela dit, elle est tout de même passée faire coucou… J’ai accompli 23 jours de boulot, je suis dans ma 5e semaine, mon objectif est de travailler 50 jours ou 10 semaines, mais à rectifier en fonction de ma santé bancaire, physique, et psychologique.

Just do it

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