Sydney. Il pleut. Hadrien achète son billet pour Canberra. Nous nous faisons la bise -ce qui n’est pas commun ici. Il s’en va.

Le lendemain. Katoomba. Après deux heures de train, espérant que sur le trajet le temps s’éclaircisse, j’arrive à destination. Katoomba est une ville qui vit clairement du tourisme que provoquent les Blue Moutains. Dans la brume la plus totale, accompagné d’une pluie de micro-gouttes, je descends Katoomba Street vers mon YHA*.

Je suis déçu. J’ai déjà eu l’occasion de voir les Blue Mountains en photo et c’est tout simplement magnifique. Une étendue vallonnée verte jalonnée par endroits de magnifiques lookouts. Il pleut, il fait frais, misty, je ne verrai rien… Je traine dans le lobby de l’auberge, en attendant qu’une élaircie s’amène ou que la motivation me vienne d’un coup pour retourner mettre mon nez dehors.

Il n’est pas impossible que la motivation monte d’un coup. Le français avec qui je partage ma chambre de quatre lits est revenu d’une petite balade. Il a été jusqu’à Echo Point, le point de vue depuis lequel on peut observer les Three Sisters. Les Three Sisters sont une formation rocheuse, lieu incontournable de la région, constituée de trois blocs adjacents pointant vers le haut. La légende voudrait que ces trois soeurs aient été figées en pierre afin d’être protégées des vilains garçons, mais le sorcier ayant lancé le maléfice décédera avant de les libérer.

Moi aussi j’aimerais les voir, même dans la brume. Je vais donc à la réception où on m’indique un itinéraire sympa malgré le temps pourri. Je signe le registre des bushwalkers, mesure de sécurité mise à disposition des visiteurs dans le cas où ils leur arriveraient quelque chose. Dans mon guide ils recommandent d’être toujours accompagné lors des bushwalks, de prévenir de notre départ et d’avoir une bonne carte car il n’est pas rare de se perdre.

Je descends la ville jusqu’à l’entrée du parc national. Mon idée est de descendre les Furber Steps, soit quelques 800 marches. En bas, il y a la possibilité de remonter via un téléphérique ou sur rail. Arrivé au premier lookout je suis émerveillé. Depuis que je descendais je longeais une falaise sans même m’en rendre compte, et maintenant la vue que j’ai me coupe le souffle. Malgré la brume qui laisse à peine apparaitre les formations rocheuses devant moi, c’est magnifique !

Finalement, la pluie dans la rainforest c’est pas si mal. Mes pieds et moi remercieront plusieurs fois mes chaussures qui ne prennent pas l’eau contrairement à ma veste sensée être imperméable. La pluie de micro-gouttes ne semble pas être humide, mais on a vite fait d’être trempé. Des gouttes d’eau plus épaisses se forment sur les feuilles des arbres qui, en s’écroulant sous le poids de l’eau, les feront atterrir plus d’une fois sur ma tête. Le clapoti constant des gouttes s’écrasant de tous côtés et ruisselant contre les parfois rocheuses n’est pas masqué par le bruit de la cascade que je ne situe que par son fracas.

Enfilant les volées d’escaliers taillées dans la pierre, façonnées pour les touristes ou métalliques, je m’enfonce dans cette forêt. Arrivé en bas, le coin des touristes, il est très simple d’y avancer grâce au ponton de bois. Quelques plaques informatives nous renseignent sur différents aspects de la forêt, mais je n’ai pas envie de lire. Je ne croiserai qu’une seule personne sur tout mon trajet : ici bas. Il s’agit d’un employé du téléphérique, très sympathique, s’assurant que je suis conscient de l’heure du dernier passage. Je lui répondrai que je préfère remonter à pied, sans préciser que 12$ c’est exagéré pour 1 minute de remontée.

Un poil plus loin, un arbre dont le tronc est creux est accompagné d’une plaque explicative nous invitant à nous pencher à l’intérieur. Sur près de 3 mètres de haut l’arbre aux dimensions gigantesques n’a comme tronc que quatre pattes apparemment costaudes. En me penchant à l’intérieur, je remarque une bestiole. Elle ressemble à une fourmi, seule, rouge presque transparent donc la dernière partie de son corps est noire. Elle doit mesurer un bon deux centimètres. Elle semble chercher quelque chose. Serait-ce une reine ? Aucune idée !

Ayant fait tous les petits chemins possibles du ponton je reprend les Furber Steps en sens inverse. Je veux remonter jusqu’à un certain point et ensuite faire la balade jusqu’à Echo Point en longeant la falaise. La pluie s’intensifie. Au même endroit qu’à la descente je croise un oiseau, mais pas l’oiseau habitué aux touristes comme cette pie qui s’était posée deux mètres devant moi sur le ponton, m’invitant de son oeil presque jaune à laisser tomber de la nourriture. Cet oiseau me fait penser à un paon dont la queue n’a aucune allure, plutôt formée de quelques plumes sombres plus longues que son corps. Aussi surpris que moi, il me laisse le temps de bien l’observer en s’échappant à allure modérée dans les fourrés.

Au fil des marches je me demande comment décrire cette forêt dans laquelle je suis. Je remarque ces lianes ou branches pendant de toutes parts comme des spaghettis lancés au hasard dans un buisson. Des arbres morts se sont écroulés ça et là, très important pour la vie de la forêt. Un arbre énorme s’est écroulé suite à de nombreuses frappes de la foudre. Celle-ci a fragilisé son tronc qui est brûlé à l’intérieur de sa base. Il faudra près de 150 ans pour que cet arbre se décompose. Certains troncs sont épluchés. De grandes parties de leurs écorces tombant le long de leurs troncs, attendant d’être suffisamment moisis pour tomber à leurs bases. Des palmiers, ou plutôt des fougères au sommet d’un tronc de palmier. De l’eau ruisselante, des feuilles mortes.

Des eucalyptus bien sûr ! Une grande majorité des arbres en sont, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle ce lieu est surnommé les Blue Mountains. Apparemment l’huile contenue dans les feuilles des arbres créée une brume bleue avec la rosée du matin.

Arrivé au chemin vers Echo Point, je m’inquiète de l’heure. La balade complète aurait du prendre deux heures et j’ai déjà mis plus de deux heures jusqu’ici. Je décide de rentrer au YHA. Mais avant ça, je vais voir le lookout à 2 minutes.

Wow ! Je ne vois rien, que de la brume, du gris, du nuage, de la pluie, du vent, le son de la cascade au loin. Rien ! J’adore ! J’ai le sentiment d’être au bout du monde, sur le toit de l’univers, à l’entrée du paradis. J’ai beau ouvrir mes yeux et tenter de voir ce qui se cache de l’autre côté, je n’y parviens pas. Je reste là, seul, le sourire béat, à admirer ce néant.

Soudainement, la brume se dissipe légèrement, laissant transparaitre une forme. C’est la falaise en face de moi qui se dessine lentement dans un dégradé de gris. Je suis effrayé, comme si un bateau pirate venait de faire son apparition, surpris de voir qu’en face de moi se tenait quelque chose, caché dans l’ombre.

Cet endroit est magique.

Le lendemain, accompagné du Néerlandais qui partage aussi la chambre, je repars du point d’hier pour aller jusqu’à Echo Point. J’ai l’air stupide armé de mon poncho de plastique transparent. Mais au moins je ne serai pas mouillé, du moins c’est ce que je pensais. La pluie si fine se glisse en quelques endroits du poncho, m’humidifiant plus encore que la simple transpiration dans ce sac en plastique.

L’endroit a perdu de sa magie. Mon compagnon, que j’aurais préféré décourager en lui montrant les grosses flaques versus ses petites baskets, soutiendra “We see nothing” le long de la balade. C’est vrai que nous ne voyions rien, mais moi j’aimais ça, quand il n’était pas là. Arrivé devant les Three Sister, “We see nothing”. Fatigué de la pluie, de l’humidité, du poncho qui m’emmerde plus qu’autre chose et de l’individu qui m’accompagne, nous rentrons. Ma journée se résumera à ça, et à une avancée considérable dans mon bouquin.

Le lendemain, il pleut encore, le courage m’abandonne. Je reviendrai une prochaine fois, quand le temps sera plus ensoleillé.

* La chaine d’auberges dans laquelle je dors la plupart du temps

Dernière photo : Les Three Sisters. Cherchez pas, on ne les voit pas.

Dis, ça veut dire quoi “better off alone” ?

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