Je quitte Karijini et me met en direction de Perth. Il me reste entre 1300 et 1400km, ce que je ferai sans doute en trois étapes. La première aire de repos est trop proche et il est encore trop tôt, je ne m’y arrêterai pas. Par contre, la deuxième se trouve très très loin, j’aviserai donc en chemin.

Dépasser un road train sur un route sinueuse, c’est pas ce qu’il y a de plus facile. Après avoir attendu de longues minutes derrière ce géant, je me lance. Cet imbécile semble accélérer ce qui ne me rassure pas au vu du tournant qui se rapproche dangereusement. N’ayant pas envie de faire un face à face avec un autre véhicule, j’enfonce la pédale et dépasse le monstre.

Quelques minutes plus tard, une drôle d’odeur. Mon moteur fume… encore ! J’ai de la chance car je me trouve à 25km de Newman et espère donc que le moteur tiendra le coup jusque-là. A Newman, un samedi fin d’après-midi, je n’espère même pas demander son avis à un mécanicien et fais mon propre diagnostic. Je commence à un peu connaitre mon moteur et les problèmes récurrents qu’il m’impose. Première inspection, j’ai en effet perdu de l’huile, mais pas de trop. Je ne constate pas de traces d’huile sous le moteur ce qui prouve que cela doit fuir lentement. Autre inspection, la pression dans le moteur. Il y a en a trop.

C’était d’ailleurs la cause de ma deuxième panne et j’étais bien heureux que Greg en ait trouvé la raison. Cette fois je sais comment vérifier et je constate que la pression est plus importante qu’avant ce qui n’est pas bon signe. Il est possible que ce ne soit à nouveau que la valve qui soit bloquée, mais puisque de l’huile a fuit on peut se douter que le front crank seal a subit des dommages.

Ma réflexion sera rapide. Je n’ai pas envie d’attendre lundi pour un diagnostic. Je me trouve à 1200km de Perth. Faire réparer la voiture m’obligera à attendre dans cette ville pendant une semaine. C’est décidé, je vais la vendre ici et prendrai un avion dès que c’est fait.

Me renseignant à tous les endroits possibles de la ville, j’apprends que les gens qui veulent vendre leur véhicule le garent à un certain endroit de la ville et attendent. C’est donc là que je me trouve aux premières heures dimanche, à attendre que quelqu’un s’y intéresse. Il n’y a pas de backpacker dans le coin, c’est donc à un local que je devrai la vendre et je n’espère pas en avoir plus de 250$. Je suis tellement pressé et le moteur étant en mauvaise état que 500$ serait le rêve.

Sous les conseils du centre d’information et d’autres personnes, je vais aborder un groupe d’aborigènes. N’ayant pas eu le temps de dire autre chose que “Hi guys”, ils me demandent de l’argent. Seul dans une rue face à 5 types qui détestent visiblement les blancs, je m’échappe de la situation en lançant très vite “J’ai une voiture à vendre, ça intéresse quelqu’un ?”. “Venez voir, elle est juste là”. Et me voilà accompagné de 5 aborigènes dans mon dos, avançant plus lentement qu’un manchot en chaise-roulante, en direction de ma voiture. Je perds vite espoir lorsque le plus arrogant et plus saoul d’entre eux m’en propose 5 dollars et tente d’obtenir une des bières que j’ai encore dans le coffre.

Deux femmes s’arrêtent et me demandent combien je veux pour la voiture. Armé de mes talents affûtés de vendeur , je lance craintivement “Je serais VRAIMENT très heureux avec 1000$”. Surpris elles ne s’enfuient pas. Elles tournent autour de la voiture. Passent des coups de téléphone. Et finissent par s’en aller : “On va faire un tour, on verra si tu es encore là quand on repasse”. Il est 11h du matin et j’en ai marre d’attendre. Je ne veux absolument pas rester dans cette ville et je suis même prêt à donner cette voiture pour pouvoir partir.

Plus tard, elle reviennent. Surpris, elles m’informent qu’elles étaient parties chercher l’argent, mais qu’elles n’ont pas pu réunir la somme complète. “J’ai pu réunir 700$”. Négociateur en carton que je suis, je ne dis rien, je me tourne vers ma voiture, me retourne vers elle, fronce les sourcis. Sa copine dit quelque chose que je ne comprendrai pas. Mon interlocutrice enchaine ensuite avec “Bon, je peux t’en donner 800 vu que ma copine veut bien me prêter 100$”. Plus qu’heureux, je donne mon accord. Cette voiture vaut beaucoup plus, mais la faire réparer, attendre ici et la vendre à Perth ne m’en fera pas gagner plus.

Prenant tout ce que je peux sur mon dos en abandonnant le gros de ce qui m’appartient dans la voiture, je retourne au camping. Mon vieux voisin d’emplacement avec qui j’ai discuté est là et je lui demande gentiment s’il pourrait me déposer au bord de la route car j’ai envie de tenter de faire du stop. Il me demande si j’ai déjà vu le lookout de la ville et si ça m’intéresse de le voir. A ce stade, je n’en ai strictement rien à faire, mais je ne veux pas le vexer et accepte.

Mes paquets et moi au bord de la route, j’écris Perth sur un bout de carton et tend les bras. Le premier road train passe dans un bruit infernal et ne s’arrête pas. Je me tourne vers l’admirateur du lookout et lance “Les camionneurs ne s’arrêteront jamais”, il est de mon avis, me souhaite bonne chance et s’en va. La voiture suivante d’une petite famille n’ose même pas me regarder. Le véhicule suivant est à nouveau un road train. Il s’approche. Bizarre il semble être plus lent que les autres. Je fais un bon en arrière en m’aperçevant qu’il est en train de se garer sur le bord de la route.

Je n’y crois pas. Il ne peut pas s’arrêter pour moi. Cela fait à peine 20 secondes que je suis sur le bord de la highway avec ma pancarte minable. Je cours jusqu’à la cabine du chauffeur “Where you headed ?”. “Perth”. Il me fait signe de monter ! Ca c’est de la chance. Une fois dans son camion, j’informe qui de droit du numéro de plaque du chauffeur et tente la parlote.

Dans la première demi-heure j’ai bien cru qu’il ne parlerait jamais. Mais si, après avoir fait le plein et chargé un quad dans la remorque, il m’a posé deux ou trois questions. Ce personnage est étonnant. Ma présence ne lui fait apparemment pas plaisir. Et sans doute q’il préférerait même être seul vu à quel point il est maniaque. A chaque mouvement il vérifie ce que je fais. Son camion est plus propre et rangé qu’un bloc opératoire et doit visiblement le rester. Ce vieil homme de 62 ans aime conduire, fume comme un pompier et jette ses ordures et mégots par la fenêtre. En 24h nous ne parlerons pas plus d’une demi-heure.

Le reste du trajet se passera dans une ambiance de radio grésillante, de CB crépitante l’informant des véhicules larges à contre-sens et de ses inhalations de cigarettes. Je me rassure en me disant que si il parle si peu c’est sans doute à cause d’un cancer des cordes-vocales ou quelque chose comme ça. Sa voix n’est qu’une expiration, et, le pauvre, je le fais répéter chaque fois car je ne le comprends jamais du premier coup.

Il m’enverra passer la nuit dans le conteneur vide sur la deuxième remorque. Je n’y dormirai pas trop mal emmitouflé dans mon sac de couchage, lui-même recouvert d’une couverture trouvée sur place. Nous reprendrons la route à 6h du matin, avec encore 600km devant nous. Autant dire que dans le silence de la cabine, j’ai eu le temps d’admirer les aigles sur le chemin. Les oiseaux verts se déplaçant en groupe. Le dingo marquant son territoire. Les machines-pour-la-mine transportées par convoi exceptionnel de la largeur de la highway.

Les road trains n’ont pas accès à la ville et il ne peut donc pas m’y déposer. Je descendrai au dépot où il a donné rendez-vous à quelqu’un qui récupérera le quad chargé la veille. Je n’ai pas le temps de le remercier qu’il m’a déjà arrangé le lift avec le propriétaire du quad et s’en va en coup de vent. Ces gens me déposeront à Bassendean où je peux être logé pour quelques jours.

Il ne sera passé qu’un peu plus de 24h entre le moment où je vendais ma voiture et la porte de la maison à Bassendean. Me revoilà en ville, avec un peu d’argent et sans voiture. Retour à la case départ.

Photo : Ma piaule

Repère temporel : 28, 29 et 30 mai

« »