Après 10 jours d’attente et un peu de chance, me voilà de retour du travail. Il est minuit, je ne sens plus mes muscles de mes épaules à mes phalanges. L’extrémité gauche des doigts de ma main gauche est noire, et je dois même demander de l’aide pour décapsuler ma bière.

Lors de mon article sur le travail en Tasmanie j’ai oublié de préciser qu’il y avait aussi possibilité de travailler dans des usines. Je n’y avais pas pensé, mais il est certain que tous ces fruits et légumes récoltés depuis des semaines doivent être traités, vérifiés, conservés, emballés et distribués. La petite main d’oeuvre pas chère et occasionnelle que représente la communauté des backpackers est donc fortement demandée.

Je travaille en shift de nuit, cela signifie que je travaille de 15h30 à minuit. Deux pauses de 10 minutes et une pause d’une demi-heure pour le lunch. Sans oublier les passages à la pointeuse pour signifier que le travail commence ou se termine.

Harvest Moon. C’est sous ce nom qui fera sourire les amateurs de jeu vidéo que seront traités une multitude de légumes. A priori je ne m’occuperai que d’un seul d’entre eux, et que d’une seule et unique tâche. Autant dire que les minutes passent lentement et que ce n’est pas le boulot le plus épanouissant que j’ai eu l’occasion de faire.

Acheminées dans des caisses de plusieurs mètres cubes, elles passent d’abord par le stade du triage. Une femme, seule, vérifie l’état de qualité de chacune d’entre elles. Ensuite rincées à l’eau, elles se répartissent dans un des dix petits couloirs. Selon le poids choisi pour la journée, certains couloirs s’ouvriront pour en laisser passer une ou deux afin d’obtenir un poids le plus proche possible du kilo ou des 500 grammes. Elles sont ensuite glissées dans un sac en plastique, fermé automatiquement et acheminé jusqu’à une plate-forme tournante. Juste avant la plate-forme un dernier test de poids est réalisé car il n’est pas rare que la machine bloque ou se plante et que le poids requis soit manqué.

S’entassant sur la plate-forme en forme de roue horizontale, les paquets sont attrapés par ma main gauche. Chaque carotte replacée dans le même sens dans le sac, envoyé à ma main droite, et le petit sac se retrouve placé dans un plus grand sac de 20 kilos. Une fois le sac plein, je le ferme à l’aide d’un bout de fil de fer conçu pour être fermé rapidement à l’aide d’un petit outil torsadant les deux extrémités entre elles. Ce sac de 20 kilos est placé sur une palette. 6 sacs par niveaux, 10 niveaux au total, c’est 1200 kilos de carottes qui sont empaquetées, la palette est prête. Et alors que je prépare le sac suivant, un clark vient chercher la palette pleine et nous en ramène une vide. C’est reparti !

Pas réellement fatiguant pour le dos, cette tâche reste néanmoins assez stressante. La machine garde un rythme régulier, tout est chronométré pour une rentabilité extrême et être lent n’est pas une option. Liane, notre superviseuse d’un mètre cinquante au sourire allégé de deux incisives, viendra plus d’une fois me faire un démonstration rapide de la façon dont je dois placer les sacs dans le fond du grand, de comment mettre les carottes dans le même sens dans leur petit sac en plastique, de comment toujours avoir un sac de carottes prêt dans la gauche, etc…

Je ne comprends pas toujours ses instructions car son accent à couper au couteau sur un fond de cliquetis, de relachement de soupapes, de klaxons de clarck, des avertisseurs de leurs marche-arrière, est relativement difficile à cerner. La plupart du temps je prétendrai comprendre d’un air bêta qui la fera réexpliquer de manière simple ma future tâche.

Je suis chargé du packing, mais lorsqu’une machine foire, ce qui arrive régulièrement, il se peut que je sois envoyé à un autre endroit. C’est étonnant de voir à quel point Liane prend son boulot à coeur. Chaque carotte doit être parfaite. Quand elle ne court pas vers une machine qui ne fonctionne pas elle donne un coup de main, vérifie et analyse comment tout se déroule.

L’autre machine sur laquelle j’ai du travailler pendant une demi-heure est celle de la découpe. Armés de gants pour éviter d’avoir de la carotte sous les ongles, on les place sur une chenille, la queue vers le bas, pour qu’elles soient découpées. Je ne sais pas ce qu’il advient de ces carottes car elles étaient particulièrement grandes et peut-être d’une autre qualité/distribution. Ce que je sais c’est qu’après 10 minutes j’avais mal au dos.

Au niveau du salaire, je suis payé 18,75$ brut de l’heure. Etant backpacker je suis taxé à 11%, ce qui revient à quasi 17$ net. Sachant que je travaillerai au minimum 5 jours par semaine, mais que je pourrais aussi bien travailler un 6ème jour. Sachant que j’ai du accepter de faire des heures supplémentaires jusqu’à 2h du matin quand nécessaire. Et si je tiens mentalement 10 semaines comme je le souhaite, je vais me faire un paquet de dollars. Je compte sur une économie de minimum 400$ par semaine.

Vous l’aurez compris, ce boulot n’est pas le plus épanouissant du monde. Il n’y aura pas de rebondissements tous les jours et je risque donc de manquer de contenu pour alimenter le blog. Prenez votre mal en patience car les quelques milliers de dollars que j’économiserai combleront le vide de ces prochaines semaines.

Ne me parlez plus de carottes…

Less is more

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